Sur la trace génétique des Vikings en Normandie : l’ADN cotentinois parle

« Près d’un homme sur deux dans le Cotentin était Viking ou Saxon (2/3 de Vikings et 1/3 de Saxons). Cela confirmerait donc la théorie du séisme démographique scandinave réalisé dans la toponymie. »

La Baie d’Ecalgrain, dans la Hague, site d’exception pour échouer des bâteaux et surveiller la côte. Le Tingland se trouve sur les hauteurs à droite. D’après les spécialistes, ce nom viendrait du scandinave ancien thingland, désignant le «territoire du thing», lieu de réunion et de conseil en plein air pour les affaires juridiques à l’époque des Vikings. (Photo Alain Bavay.)

Article paru dans la revue Vikland, (n°19, novembre 2016). Il constitue un correctif notoire à de nombreux articles de la presse de boulevard, publiés à la même époque, se copiant les uns les autres sans vérifier leurs sources par manque de professionnalisme. Se basant sur une interprétation erronée, maladroite — par incompétence scientifique — ou malhonnête du communiqué de presse qui avait été produit un peu avant par l’équipe de chercheurs britanniques qui mènent l’étude génétique en question,  ces journaux adoptèrent des titres tapageurs et erronés, concluant à une très faible trace scandinave… alors que c’est exactement l’inverse, comme nous allons le démontrer ici.

 

par Arnaud Le Fèvre

La question cruciale : combien de « sang viking » coule dans les veines des Normands…

Nous savons que la Normandie doit son nom aux « Northmen », ces Hommes du Nord, communément appelés Vikings, qui ont colonisé la Neustrie au cours des IXe et Xe siècles pour y établir le duché-état florissant de Normandie. Nous savons aussi qu’ils provenaient essentiellement du Dane- mark, mais aussi de Norvège pour ce qui concerne plus particulièrement le Cotentin. Il y a eu aussi des apports importants d’Anglo-Danois, des Vikings ayant été obligés de quitter leur colonie anglaise du Danelag. On estime qu’ils auraient plus particulièrement colonisé le Bessin, mais aussi en partie le Cotentin. Il y aurait eu aussi des Vikings norvégiens provenant de leurs colonies irlandaises, que l’on appelle les Iro-Norvégiens. Ceux-là se seraient installés aussi dans le Cotentin.

Mais une question qui reste ouverte depuis longtemps, objet de controverse dans le milieu des historiens, est celle de la densité de peuplement de ces Scandinaves. N’étaient-ils qu’une petite minorité, une poignée de vaillants et audacieux guerriers qui auraient subjugué toute une région déjà fort peuplée de descendants de Gallo-Romains, Francs et Saxons, qui se seraient vite assimilés jusqu’à abandonner leur propre langue — en partie certes car on en retrouve des traces notables dans la langue normande ? Ou au contraire se sont-ils installés massivement, créant un bouleversement démographique en Normandie, comme le laisse penser la densité de noms de lieux (toponymes) d’origine scandinave dans une grande partie de la Normandie? En effet, près d’un millier de noms de lieux scandinaves sont répertoriés en Normandie, ce qui est énorme pour la démographie de l’époque. Or, pour qu’un nom de lieu soit adopté, il faut qu’il soit compris au moins à quelques lieues à la ronde, impliquant donc la présence d’un nombre important de locuteurs norrois, et un fort dépeuplement des autochtones, ce que laissent entendre les chroniques de l’époque des raids vikings en Neustrie. Il faut savoir que les noms de lieux sont robustes, que la toponymie est particulièrement conservatrice. Ainsi les noms de rivières sont souvent issus de la protohistoire. Il est donc tentant d’estimer qu’un séisme dans la toponymie comme il y a pu avoir en Normandie — et en particulier dans le Cotentin — à l’époque de la colonisation scandinave ne peut provenir que d’un séisme humain. Illustrant l’importance de la densité de population pour la fixation des noms de lieux, dans les secteurs de la Neustrie où elle était restée importante lors de l’établissement Vikings — par exemple dans l’actuelle région de la plaine de Caen —, on trouve essentiellement des toponymes d’origine franque ou à fortiori saxonne, du fait de l’implantation assez dense de Germains dès l’antiquité tardive, époque où les Romains durent établir un système de fortifications côtières — appelé litus saxonicum — de part et d’autre de la Manche comme à Portbail, Coutances et Aurigny pour tenter endiguer l’afflux des Saxons par la mer.

De nouvelles méthodes scientifiques pour y répondre

Or, depuis deux décennies, de nouvelles techniques scientifiques ont fait leur apparition qui sont en mesure de pouvoir donner une réponse. Il s’agit des études génétiques. Elles ont ouvert sur une intense activité de recherche à travers le monde. D’énormes bases de données sont remplies par les archéologues et les généticiens avec les caractéristiques génétiques par région des populations actuelles et anciennes (sur les squelettes mis à jour). Elles permettent d’établir une cartographie des groupes ethniques et des grandes migrations historiques depuis des milliers d’années. A l’inverse de la France où ces études sont encore peu développées, notamment pour ce qui touche aux Vikings en Normandie, en partie pour des raisons idéologiques, un des pays les plus en avance en la matière est la Grande-Bretagne dont les universi- tés ont déjà largement étudié, cartographié et quantifié avec ces techniques l’importance des diverses migrations historiques dans la Grande Île : proto-Celtes, Celtes, Romains, Saxons, Vikings, etc. C’est tout naturellement que l’attention de nos voi- sins-cousins (comme nous le verrons) d’outre-Chenal s’est tournée vers la Normandie, terre d’étude des colonisations Vikings par excellence. Ainsi, une équipe de chercheurs de l’université de Lei- cester, dirigée par le Dr Richard Jones, a engagé l’année dernière une campagne d’étude de la génétique des populations normandes en vue de quantifier les apports scandinaves, et si possible d’en déterminer précisément la provenance (Danemark, Norvège, …).

L’étude de l’université de Leicester de 2015-2016

Cette campagne a commencé par le Cotentin. Le Pays de Caux est la prochaine région normande choisie. En effet, ces deux pays normands ont la plus forte densité de toponymes nordiques, donc on peut légitimement penser que c’est là que la marque des Vikings devrait le plus émerger des analyses génétiques.

En juin 2015, des natifs du Nord Cotentin ont été conviés à se porter volontaires pour donner de leur ADN (échantillon de salive). De façon à s’assurer qu’il s’agit de Normands de vieille souche, leurs quatre grands-parents devaient être natifs du secteur à moins de 50 kilomètres à la ronde. Et si possible leur nom de famille devait être d’origine viking (Anquetil, Turgis, Ozouf, etc.). Ce dernier critère de « paternité viking » est discutable sachant que grande est la probabilité que pendant une période de mille ans (40 générations !), il y ait eu au moins une naissance illégitime dans la lignée. Et d’autre part, les noms de famille s’étant fixés tar- divement, souvent plus tard que l’époque viking, de nombreux descendants de Vikings ont hérité de patronymes non-norrois.

Pour l’instant, pour raisons de temps et d’argent, l’étude s’est cantonnée à l’analyse des chromosomes Y des échantillons d’ADN recueillis. Ce chromosome est intégralement transmis de père en fils, à part quelques mutations qui pourraient s’être produites entre deux. Ainsi, il est quasiment la copie conforme de celui des temps anciens — les mutations étant rares —, donc de celui des hommes peuplant le Cotentin à l’époque des Vikings. Donc l’objet de cette analyse est de déterminer la composition, l’origine ethnique des hommes de l’époque.

Le principe de la méthode d’analyse

De façon à ne pas perdre le lecteur peu au fait de génétique, nous allons introduire quelques notions qui permettent de comprendre par quel moyen les chercheurs arrivent à déterminer l’origine géographique, ethnique, d’un chromosome Y. Tout d’abord, ce chromosome est constitué de morceaux bien localisés que l’on appelle haplogroupes. Au fil des millénaires, voire des dizaines de millénaires, une mutation peut apparaître dans l’haplogroupe d’un groupe ethnique bien déterminé, une mutation unique au monde qui devient une des signatures génétiques majoritaires de cette ethnie en se propageant de pères en fils, tel un traceur radioactif dont on pourrait suivre le parcours et l’expansion dans un fleuve. Cette mutation crée un nouveau type d’haplogroupe, classifié par les chercheurs avec un nom de code propre (I1, R1a, etc.). Ainsi, grâce à ces mutations, à ces haplogroupes singuliers, les chercheurs ont pu isoler d’anciennes populations, et même déterminer l’époque et la région d’apparition de cette mutation. Et de la sorte, on peut suivre à la trace les mouvements de ces populations.

Ce faisant, un peuple comme les Normands qui est issu d’une succession de mouvements de populations — des chasseurs-cueilleurs du paléolithique aux Vikings en passant par les premiers agricul- teurs du néolithique, les Celtes, les Francs et les Saxons — doit en principe porter la trace des mutations singulières ou dominantes chez ces anciens peuples. De même chez les Vikings existait une diversité — certes moindre — d’haplogroupes différents, mais avec des dominantes particulières, qui pourront, selon leur poids démographique, avoir ou non influencé l’ADN normand, créé ou non une “anomalie” normande en France.

L’analyse des résultats

Cette diversité a été en effet trouvée dans l’ADN des 89 volontaires cotentinois : 12 types d’haplogroupes différents.

Représentation « en camembert » de la fréquence des différents haplogroupes des chromosomes Y trouvés parmi les 89 ADN cotentinois.

Nous pouvons en déduire de grandes tendances. Allons des plus anciennes au plus récentes couches de « sédimentation génétique » qui a constitué la souche paternelle originelle des volontaires cotentinois.

Détail de la répartition et des origines estimées des types d’haplogroupes (colonne H) chez les 89 ADN cotentinois recueillis : nombre (colonne N) et pourcentage (colonne % avec incertitude statistique compte tenu du faible nombre d’échantillons) :

H C N % Provenance estimée
R1b 52 58 ± 8 Dernière grande migration indo-européenne en Europe de l’Ouest et du Nord (civilisation Yamnaya de Russie ?), pendant l’âge du bronze, autour de 2500 av. L’E.C. Caractérise les pays dits « celtes » ou « celto-germaniques ». Très présent en France (59%), en particulier en Bretagne (80%), Irlande (81%), mais aussi dans les pays germaniques : Allemagne (45%), Danemark (33%), Norvège (32%)
I1 11 12,4 ± 3,7 Mutation propre aux pays de la sphère scandinave (mutation de chasseurs-cueilleurs nordiques remontant à 4.000 ans), avec un maximum de densité autour de l’île de Gotland (48%) : Norvège (32%), Danemark (34%), Suède (37%). Mais aussi traçable chez des peuples cousins comme les Saxons : Allemagne du Nord (18,5%), Angleterre (14%).
I2(a2) 4 4,5 ± 2,2 Ancienne mutation, formée voici environ 17.500 ans, de chasseurs-cueilleurs mésolithiques « nordiques » centrés autour de l’Allemagne du Nord (7,5%), s’étant probablement répandus dans toute la sphère de la Mer du Nord à l’époque néolithique : Pays-Bas (6,5%), Norvège (4,5%), Danemark (5,5%), Angleterre (4,5%), Belgique (4,5%). Répandue après la dernière grande glaciation.
R1b-M222 3 3,4 ± 2,0 Mutation spécifique à l’Irlande du Nord (21%), propagée avec l’expansion du clan des O’Neill au début du moyen-âge. Plus faiblement trouvée dans le reste de l’Irlande (8%).
R1a 2 2,2 ± 1,5 Haplogroupe issu originellement d’anciennes migrations de chasseurs-cueilleurs de l’Est, dont des chasseurs de mammouth, donc très représenté en Russie (46%), en Pologne (58%), et de façon moindre dans les pays voisins : Allemagne de l’Est (20%), Danemark (15%), Norvège (25%), Orcades (22,5%), Suède (16%). Probablement à l’origine de la civilisation dite « de la céramique cordée ».
N

(1c1)

1 1,1 ± 1,1 Issu de chasseurs-cueilleurs du nord sibérien, très présent dans les zones ouralo-altaïques, en Russie (23%), dans les pays baltes (40%), en Finlande (62%), dans une moindre mesure en Suède (8%), et peu en Norvège (2,5%) et Danemark (1%). Sous sa forme spécifique, il était porté par la dynastie varègue (les Vikings de Suède) de Rurik, fondateur du royaume de Russie et de la dynastie des tsars.
E3b 5 5,6 ± 2,5 Issu d’anciens peuples mésolithiques et paléolithiques de chasseurs-cueilleurs du sud de l’Europe et du pourtour méditerranéen, dont l’origine est peu claire. Sur les 5 échantillons, 3 sont d’un type très présent dans le sud-est de l’Europe (Balkans, Grèce, 20-30%) depuis au moins 7.000 ans, et les 2 autres d’un type plus présent chez les anciens peuples de la péninsule ibérique (10-20%) à la rive sud de la Méditerranée (anciens berbères, environ 60%).
G 4 4,5 ± 2,2 En Europe depuis 19.000 ans, probablement issu à l’origine des chasseurs-cueilleurs du Caucase, duquel serait issue la première vague migratoire néolithique en Europe (culture de la poterie rubanée, éleveurs, agriculteurs), qui a particulièrement touché l’Anatolie (actuellement 11%, nombre largement réduit depuis l’arrivée des Turcs au moyen-âge), le sud de l’Italie (11%), la Sardaigne (12%) la Sicile (10%). Son influence a été particulièrement réduite par la suite dans le nord de l’Europe, comme en Allemagne (5%), en France (5,5%), la Norvège (1%).
J1 1 1,1 ± 1,1 Comme le G, ancien et d’origine caucasienne, très présent tout autour du bassin méditerranéen. Probablement propagé en même temps que le G.
J2 2 2,2 ± 1,5 Comme J1, mais environ deux fois plus présent, dans les mêmes régions. C’est le type dominant chez les anciens peuples pélasges de la Méditerranée, les Etrusques, les Minoens. Encore 23% en Grèce, 15% en Italie. Probablement propagé en France via les Romains, redevenu faible là où les invasions germaniques sont par la suite intervenues.

D’abord, nous notons quelques traces (haplogroupes G, E3b, J1, J2), probablement très anciennes, des premières influences néolithiques associées à l’Europe méditerranéenne, en partie issues du Caucase, et peut-être réimplantées par la suite par les Romains, ou par des relations normandes avec la Sicile.

Ensuite, nous observons de façon dominante la souche dite « celtique » ou « celto-germanique » (R1b) qui a littéralement inondé toute l’Europe de l’Ouest et du Nord à l’époque de l’âge du bronze. Cette strate celtique est néanmoins nettement moins forte (59%) que chez nos voisins bretons (80%) et irlandais (81%).

Son influence a été sensiblement réduite par une forte “germanisation” de la Neustrie (Francs, mais surtout Saxons dans le Cotentin et Scandinaves avec les Vikings), que l’on note par la forte proportion de I1, se rajoutant aux groupes I2 et N, d’origine germano-scandinave. Ce fort taux constitue véritablement l’anomalie normande par rapport au reste de la France où il est généralement beaucoup plus faible. Il faut aller aux Pays-Bas, dans le nord de l’Allemagne pour retrouver une telle proportion. Elle est certes deux fois moindre qu’au Danemark et en Norvège. Quant aux Saxons — issus du nord de l’Allemagne —, ils étaient aussi porteurs de cet haplogroupe, mais dans une plus faible proportion que les Vikings. La “dilution” d’un facteur 2 du taux de I1 scandinave et compte-tenu aussi du fort taux de I2 (lui aussi de type germanique) peut nous amener à estimer qu’à l’époque viking, près d’un homme sur deux dans le Cotentin était Viking ou Saxon (2/3 de Vikings et 1/3 de Saxons). Cela confirmerait donc la théorie du séisme démographique scandinave réalisé dans la toponymie.

Mais que pouvons-nous savoir de l’origine précise de ces Vikings ? Le faible taux de R1a, pourtant très fort chez les Norvégiens et moindre chez les Danois, laisse à penser que les Norvégiens n’ont pas été si nombreux qu’on ne le pensait dans le Cotentin, la part d’Anglo-Danois ayant été probablement sous-estimée. Néanmoins, une autre anomalie normande va dans le sens contraire. Il s’agit de la présence anormalement élevée de l’haplo- groupe R1b-M222 qui ne se retrouve qu’en Irlande. Sa trace remonterait à la dynastie du roi mythique Njáll-aux-neuf-otages (autour du IVe siècle), fondée dans le nord de l’Irlande et qui a régné en maître sur l’Irlande jusqu’à l’époque viking avec le clan des O’Neill. Or, les Vikings norvégiens ont colonisé l’Irlande pendant plus d’un demi-siècle, fondant les villes de Dublin et de Limerick, nouant des alliances avec les seigneurs irlan- dais locaux, dont probablement les O’Neill. Ces Vikings iro-norvégiens semblent avoir ensuite jeté leur dévolu sur le Cotentin. En effet, nous savons que les premiers maîtres vikings du Cotentin ont été dirigés par un certain Njáll qui aurait donné la dynastie des Néel, vicomtes du Cotentin. Par ailleurs, ce prénom devait être largement répandu chez les Vikings du Cotentin vu le nombre de noms de familles cotentinoises qui en sont issus : Néel, Née,… De même que certains toponymes du Cotentin comme Digulleville (du nom gaélique Decuil) l’indiquent, ceci laisse penser que ces Vikings norvégiens provenaient d’Irlande. Ils étaient en partie “irlandisés” de nom voire de sang par le père, comme le trahit la présence relativement importante de l’haplogroupe des O’Neill/ Njáll.

Composition des haplogroupes en différentes régions d’Europe dans la même représentation que la figure 1 qui a été reportée au nord-ouest de la France. Noter le secteur bleu I1 en haut à droite des camemberts que l’on peut voir comme un fort marqueur de la spécificité germano-scandinave dans le Cotentin, une véritable anomalie par rapport au reste de la France où ce marqueur est quasiment inexistant.

Comparaison des occurrences des haplogroupes entre la Normandie et la Bretagne. On note une forte différence sur le I1 (secteur bleu en haut à droite), marqueur germano-scandinave.

 Conclusion et perspectives

Nous pouvons donc résumer qu’à l’époque viking, les hommes du Cotentin étaient pour moitié de vieille souche celtique nord-ouest européenne, et pour moitié de souche scandinave et en partie germanique continentale (Saxons probablement). Parmi la contribution viking, il semble que l’influence danoise (anglo-scandinave probablement) était plus forte qu’estimée jusque là. Cela n’est pas étonnant quand l’on sait que les systèmes agraires adoptés à cette époque dans le Val-de-Saire, le Plain Cotentin, le Bessin étaient issus des Danois d’Angleterre. Toutefois, les traces des Norvégiens venus d’Irlande émergent de l’étude.

Il ressort par ailleurs que les Cotentinois se distinguent nettement des Bretons, et que leurs plus proches cousins — ceux dont la répartition d’haplogroupes est la plus proche — sont les Anglais, les Flamands, les Néerlandais. Qui l’eût cru ?

Les Bretons sont quant à eux plus proches des Gallois et des Irlandais, ce qui ne les étonnera guère.

Par ailleurs, cette forte proximité génétique des Normands avec les Anglais constitue un véritable casse-tête pour les chercheurs britanniques en quête des traces génétiques normandes en Angleterre suite à sa conquête en 1066. Très peu les distingue : mêmes souches néolithiques, celtiques, saxonnes, vikings…

Cette proche parenté anglo-normande a été alimentée depuis au moins la protohistoire et le néolithique comme l’attestent des courants commerciaux transmanche intenses et la persistance de l’habitat circulaire de type sud-britannique en Normandie (et plus largement de son quart nord-est) durant l’âge du fer, alors que le reste de la Gaule construisait principalement des édifices quadrangulaires. De même certains artefacts (armement, bijoux et céramique principalement) typologiquement identiques de part et d’autre du Chenal indiquent que « nos » Celtes étaient probablement plus britanniques (britons) que gaulois.

Pour préciser l’origine géographique des différents haplogroupes, l’étude se prolonge actuellement en les analysant plus en détail, au niveau des « sous-clades ». Pour être davantage précis, il sera intéressant de comparer avec l’ADN non plus des Scandinaves modernes, mais avec celui de l’époque viking. En effet, depuis lors, la Scandinavie a connu des modifications de population sensibles. La campagne de recherche va aussi s’étendre à l’étude de l’ADN mitochondrial, transmis par les mères, ce qui devrait informer entre autres sur l’apport de femmes scandinaves parmi les colons vikings en Cotentin. L’analyse est amenée à être répétée dans le Pays de Caux, que l’on présume très danois. Souhaitons que le nombre d’échantillons sera plus conséquent que les 89 du Cotentin, pour diminuer raisonnablement les incertitudes statistiques. Certes nous comprenons les limitations budgétaires qui en sont la cause, se rajoutant aux chicaneries juridiques auxquelles les chercheurs britanniques ont dû faire face en France. Nous ne pouvons que les remercier pour ce travail fondamental et remarquable.


Sources

L’auteur tient à remercier Lionel Jean pour sa précieuse collaboration.

  • « A Y-Chromosome Signature of Hegemony in Gaelic Ireland »,T. Moore et al., American Journal of Human Genetics, 78,2 (2006) 334-338.
  • Nordica et Normannica – Recueil d’études sur la Scandinavie ancienne et médiévale, les expéditions des Vikings et la fondation de la Normandie, L. Musset, Société des Etudes nordiques.
  • « Le génotypage de SNP visant à cartographier le génome entier d’un petit échantillon de la population moderne de la presqu’île du Cotentin – Résultats Préliminaires », communication scientifique, R. Jones (2016).

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